L’exceptionnelle aventure des timbres de l'île Maurice

L’exceptionnelle aventure des timbres de l'île Maurice

Nous sommes au XIXe siècle, sur fond de colonisation britannique. Très attendu pour sa renommée, le nouveau Gouverneur, sir William Gomm, débarque à Port-Louis en novembre 1842 à bord de la goélette Cléopâtre. La capitale sommeille au fond d’une baie superbe. Le spectacle est enchanteur… La bonne société anglaise attend également l’arrivée de lady
Elisabeth Gomm, « sa moitié gracieuse », comme sir William aime l’appeler. D’après les chroniqueurs du quotidien local de l’époque, le Cernèen, elle a beaucoup de charme et sait divertir ses hôtes.
Cette île paradisiaque est conquise en 1598 par les Allemands qui lui donnent le nom de leur prince : Maurits van Nassau. L’insouciance du moment fait oublier qu’en cent ans, ces derniers déciment les oiseaux dodos, surexploitent la forêt d’ébènes, fondent l’industrie du sucre sur le dos des esclaves pour finir par abandonner l’île vers 1710.
Elle est finalement annexée par La Compagnie des Indes françaises quelques années plus tard et renommée Île de France.
Sous dominance française, l’île prospère. Jusqu’à ce qu’en 1810, une controverse avec l’ennemi héréditaire, l’Angleterre, provoque la bataille navale de Grand-Port dans le sud de l’île. Défaits, les Français cèdent l’île aux britanniques qui la renomment Mauritius. En gentlemen, ils concèdent à ses habitants le respect de la culture, de la loi, de la langue française et de la religion. Charles Darwin, de passage sur l’île en 1836, souligne le charme des boutiquières créoles et la particularité française de Port-Louis, où Français, Africains, Indiens et Chinois, cohabitent aux côtés des Anglais solidement établis.
En 1810, l’île compte 63 000 esclaves. L’esclavage est aboli en 1835. Il est remplacé par « l’importation » de « travailleurs de force » venant des Indes.
Après l’adieu à la langue française, la bonne société anglaise est oisive. Toutes les occasions sont bonnes pour se divertir.
Pendant l’hiver mauricien, une fois par mois, des pique-niques et autres réceptions sont organisés. Chaque mois, des bals au parfum d’élégance londonienne sont donnés à la Maison du Gouvernement.
Certains résidents d’origine française refusent de participer à ces bals en contestation de la politique menée sur l’île. Le 30 septembre 1847, lady Elisabeth Gomm organisera un grand bal costumé afin de détendre l’atmosphère entre Français et Britanniques.
Avant d’envoyer ses invitations, la femme du Gouverneur souhaite faire comme en Angleterre. Là-bas, depuis 1840, la taxe à payer pour envoyer son courrier a été remplacée par une vignette. On achète les vignettes, on en colle une sur l’enveloppe en haut à droite, à côté de l’adresse du destinataire, et on expédie. Cette vignette s’appelle « timbre poste ». Le premier timbre poste a vu le jour, le 10 mai 1840 à Londres : il est noir et il est à l’effigie de la reine Victoria. On l’appelle le Black Penny ou Penny Black ou encore One Penny. Le Gouverneur et Madame demandent donc au maître de poste, J. Stewart Browning, d'appliquer cette réforme postale mise en place au Royaume-Uni depuis sept ans. Madame est ravie à l’idée de créer sa propre version du timbre britannique « reine Victoria » et de l’utiliser pour ses invitations au bal du Gouverneur. Ce sera la première fois qu’un timbre de l’Empire britannique sera fabriqué en dehors de l’Angleterre... (la suite dans Plume magazine 41)

Gérard Lhéritier