Séoul à paris : "Rendez-nous nos manuscrits royaux !"

Séoul à paris : "Rendez-nous nos manuscrits royaux !"

Cette revendication coréenne autour de manuscrits s’inscrit dans un courant général de restitution de patrimoine dispersé par l’histoire qui se heurte parfois, comme c’est le cas en France, au principe de l’inaliénabilité des collections publiques. Cette affaire pourrait demain tourner à la tension diplomatique alors que les deux pays viennent tout juste de célébrer, en 2006, leurs cent vingt ans de relations officielles.
En lisant attentivement le texte de cet appel aux Français, on apprend que les archives coréennes ont été saisies en 1866 par les forces navales françaises. Qui le savait ? On connaît le problème actuel de la division du pays suite à la guerre des années 50, mais bien peu de personnes sont au courant d’une présence française en Corée sous le Second Empire. En 1993, le retour des archives royales de l’île de Ganghwa avait été promis par le président François Mitterrand dans le cadre du grand marché du TGV coréen. Il fit d’ailleurs un déplacement en Corée avec un des 297 volumes1 qu’il remit aux autorités locales. Non seulement, dans cette affaire, l’écrit fait l’actualité mais il renvoie aux racines enfouies et oubliées de cette actualité.

LE FRUIT D’UNE SAISIE

La Corée a été, de fait, pour la France, une terre de mission en Extrême-Orient à partir de la Chine. Les missionnaires ont été tour à tour bien accueillis puis persécutés.
La Corée, vassale de la Chine des empereurs mandchous avec son « roi régent », a tenté, comme le Japon, de se fermer aux étrangers et, comme le Siam, de les jouer les uns contre les autres. « Le pays du Matin-Calme » ne l’est souvent pas, comme son histoire le prouve. Il y eut des arrestations, des persécutions, des tortures contre les catholiques, notamment en 1839, puis de nouveau en 1866 où deux prêtres furent martyrisés et décapités et leurs têtes exhibées.
La France de Napoléon III va donc pratiquer la fameuse politique de la canonnière, mais qui s’en souvient ?
Pourquoi le régent de Corée a-t-il changé d’attitude envers les catholiques ? Les historiens sont divisés sur les raisons. Signalons que le pays est un enjeu des puissances occidentales mais également des puissances régionales, Chine et Russie. Quoi qu’il en soit, on estime que dix mille personnes présumées catholiques moururent en quelques mois. L'amiral Pierre-Gustave Roze, commandant la division navale des mers de Chine, partit de Tchéfou (Chine) en escadre avec un corps expéditionnaire composé de marins fusiliers. Ils débarquèrent sur l'île de Ganghwa située à l’embouchure du fleuve Han commandant l’accès en direction de Séoul. Sur l’île, ils occupèrent les quartiers officiels de la ville principale, Ganghwa, et notamment une bibliothèque où furent saisis des drapeaux, des canons, des armures, des vivres, vingt caisses de lingots
d'argent, des manuscrits et des rouleaux de peinture... Les voilà donc retrouvés dans l’histoire nos manuscrits qui font aujourd’hui l’actualité ! L'amiral Roze se heurtant à une forte résistance devant Séoul se contentera d’une mission de reconnaissance devant la capitale du royaume et quitta l’île le 11 novembre 1866.2 Cette histoire oubliée resurgit dans l’actualité et dans les relations franco-coréennes par le biais de manuscrits saisis dont Séoul demande la restitution à Paris et par une publicité aussi insolite qu’originale.

 

Patrice Zehr