Kerouac : un manuscrit qui tient la route
Chaque année, par dizaines de milliers, les lecteurs se plongent dans l’odyssée autobiographique d’un trio d’amis qui, à la fin des années 40, les mènera de New York à Los Angeles via le Mexique en auto-stop. Sur la route (On the Road), LE roman de la beat generation, dont Kerouac est le héros, a révolutionné la littérature américaine. Il a aussi été le livre incontournable de toute une génération. Cette pérégrination spirituelle, inédite, au rythme du jazz a bousculé le conformisme de l’Amérique de l’aprèsguerre. Avec un mot d’ordre : liberté. L’onde de choc traverse l’Atlantique : les révoltés de 1968 s’en souviendront.
C’est en 1951 que Kerouac décide de rédiger son roman, il le fera en trois semaines : un élan d’inspiration à flot continu, tapé à la machine. Six ans plus tard, en 1957, après de nombreux refus, un éditeur accepte enfin de publier une version expurgée et remaniée. Difficile, en effet, de livrer en l’état un manuscrit de 125 000 mots, sans paragraphe, susceptible d’être censuré pour obscénité. Pour se couvrir contre toute atteinte à la vie privée, des pseudonymes se substituent aux véritables noms (1). Le succès est époustouflant. Viking, la maison d’édition de Kerouac, nous offre (enfin), en 2007, la version intégrale : le reflet exact du manuscrit de l’auteur.
AU MÊME RANG QUE KAFKA, JOYCE ET PROUST
Sans que la trame narrative du roman en soit bouleversée, cette version, au style plus expérimental, permet au lecteur de coller au rite initiatique : le déroulé du voyage. L’un n’allant pas sans l’autre, c’est le manuscrit lui-même que le public « redécouvre » à cette occasion, plus précisément le tapuscrit (puisque tapé à la machine). Il se présente sous la forme d’un long bloc de texte composé de huit longues feuilles collées bout à bout pour former un rouleau de 36,5 mètres ! Une véritable image du récit. Kerouac, dit-on, adorait le montrer à ses amis.
Kerouac décède en 1969. Après être passé de mains en mains parmi les ayants droit de la troisième épouse de Kerouac, un neveu de la famille le met aux enchères en 2001 pour financer la succession des archives Kerouac. Celles-ci ont, depuis sa mort, pris une valeur phénoménale. L’ensemble est estimé aujourd’hui à 10 millions de dollars. Considéré par l’expert de Christie’s, du point de vue du marché, au même rang que Kafka, Joyce et Proust, le manuscrit de Sur la route, estimé 1,5 millions de dollars, fut vendu aux enchères pour 2, 43 millions de dollars le 22 mai 2001. Son acheteur : l’homme d’affaires multimillionnaire Jim Irsay qui a hérité de son père de l’équipe de football américain les Colts d’Indianapolis. Passionné par les années soixante, il possède, entre autres, la guitare du leader des Grateful Dead et la boîte de cigares de John F. Kennedy, il affirme volontiers qu’il aurait été prêt à enchérir jusqu’à 10 millions de dollars pour avoir le manuscrit ! « C’est un livre qui a compté (…) car il a influencé une génération d’enfants de mon âge », déclare-t-il au Boston Globe du 15 juin 2007, « cette période de la vie terriblement romantique où vous êtes une jeune personne et suffisamment âgée pour avoir votre indépendance pour prendre une voiture et juste partir… » Le très heureux propriétaire - qui a récemment posé pour le magazine Vanity Fair avec le manuscrit fétiche - l’a montré, depuis 2004, dans 13 institutions, musées et bibliothèques à travers les Etats-Unis et lui a même attaché un conservateur.
En cette année de célébration du cinquantenaire du roman, le manuscrit de Sur la route est bien entendu la pièce vedette de la grande exposition Kerouac qui a lieu en ce moment à la bibliothèque de New York (2). Pour les fans de l’écrivain, la version française intégrale est attendue courant 2008 chez Gallimard. En attendant, lisons sa correspondance qui vient de paraître en France : Lettres choisies, vol. II (1957-1969), également chez Gallimard. Le manuscrit sera exposé en Europe en 2009 à l’University College de Dublin (3). Pour l’instant aucune étape n’est prévue en France. Dommage.
Et 2008 verra, enfin, l’adaptation filmique de Sur la route. Une production signée Coppola qui possède les droits d’adaptation du film depuis… 1968 !
(1) En particulier Neal Cassady, et les écrivains Allen Ginsberg et William Burroughs des figures de la beat generation.
(2) Beatific Soul: Jack Kerouac on the Road, jusqu’au 16 mars 2008 - http://www.nypl.org/news/kerouac.cfm
(3) 5 février - 31 mars 2009
Christophe Dorny
C’est en 1951 que Kerouac décide de rédiger son roman, il le fera en trois semaines : un élan d’inspiration à flot continu, tapé à la machine. Six ans plus tard, en 1957, après de nombreux refus, un éditeur accepte enfin de publier une version expurgée et remaniée. Difficile, en effet, de livrer en l’état un manuscrit de 125 000 mots, sans paragraphe, susceptible d’être censuré pour obscénité. Pour se couvrir contre toute atteinte à la vie privée, des pseudonymes se substituent aux véritables noms (1). Le succès est époustouflant. Viking, la maison d’édition de Kerouac, nous offre (enfin), en 2007, la version intégrale : le reflet exact du manuscrit de l’auteur.
AU MÊME RANG QUE KAFKA, JOYCE ET PROUST
Sans que la trame narrative du roman en soit bouleversée, cette version, au style plus expérimental, permet au lecteur de coller au rite initiatique : le déroulé du voyage. L’un n’allant pas sans l’autre, c’est le manuscrit lui-même que le public « redécouvre » à cette occasion, plus précisément le tapuscrit (puisque tapé à la machine). Il se présente sous la forme d’un long bloc de texte composé de huit longues feuilles collées bout à bout pour former un rouleau de 36,5 mètres ! Une véritable image du récit. Kerouac, dit-on, adorait le montrer à ses amis.
Kerouac décède en 1969. Après être passé de mains en mains parmi les ayants droit de la troisième épouse de Kerouac, un neveu de la famille le met aux enchères en 2001 pour financer la succession des archives Kerouac. Celles-ci ont, depuis sa mort, pris une valeur phénoménale. L’ensemble est estimé aujourd’hui à 10 millions de dollars. Considéré par l’expert de Christie’s, du point de vue du marché, au même rang que Kafka, Joyce et Proust, le manuscrit de Sur la route, estimé 1,5 millions de dollars, fut vendu aux enchères pour 2, 43 millions de dollars le 22 mai 2001. Son acheteur : l’homme d’affaires multimillionnaire Jim Irsay qui a hérité de son père de l’équipe de football américain les Colts d’Indianapolis. Passionné par les années soixante, il possède, entre autres, la guitare du leader des Grateful Dead et la boîte de cigares de John F. Kennedy, il affirme volontiers qu’il aurait été prêt à enchérir jusqu’à 10 millions de dollars pour avoir le manuscrit ! « C’est un livre qui a compté (…) car il a influencé une génération d’enfants de mon âge », déclare-t-il au Boston Globe du 15 juin 2007, « cette période de la vie terriblement romantique où vous êtes une jeune personne et suffisamment âgée pour avoir votre indépendance pour prendre une voiture et juste partir… » Le très heureux propriétaire - qui a récemment posé pour le magazine Vanity Fair avec le manuscrit fétiche - l’a montré, depuis 2004, dans 13 institutions, musées et bibliothèques à travers les Etats-Unis et lui a même attaché un conservateur.
En cette année de célébration du cinquantenaire du roman, le manuscrit de Sur la route est bien entendu la pièce vedette de la grande exposition Kerouac qui a lieu en ce moment à la bibliothèque de New York (2). Pour les fans de l’écrivain, la version française intégrale est attendue courant 2008 chez Gallimard. En attendant, lisons sa correspondance qui vient de paraître en France : Lettres choisies, vol. II (1957-1969), également chez Gallimard. Le manuscrit sera exposé en Europe en 2009 à l’University College de Dublin (3). Pour l’instant aucune étape n’est prévue en France. Dommage.
Et 2008 verra, enfin, l’adaptation filmique de Sur la route. Une production signée Coppola qui possède les droits d’adaptation du film depuis… 1968 !
(1) En particulier Neal Cassady, et les écrivains Allen Ginsberg et William Burroughs des figures de la beat generation.
(2) Beatific Soul: Jack Kerouac on the Road, jusqu’au 16 mars 2008 - http://www.nypl.org/news/kerouac.cfm
(3) 5 février - 31 mars 2009
Christophe Dorny