Manuscrits royaux sud-coréens : une arme diplomatique

Manuscrits royaux sud-coréens : une arme diplomatique

À cet égard, l’Égypte est très active et tente de fédérer dans des démarches communes d’autres pays concernés. Ce qui est en cause, ce sont les conditions d’appropriation de certains biens qui se trouvent aujourd’hui dans de grands musées à vocation universelle.

Quid des manuscrits royaux sud-coréens ?
L’affaire remonte à l’année 1866. La Corée, gouvernée par l’une des plus longues dynasties du monde, celle des Choson ou Joseon (1392-1910), a dû faire face, au XIXe siècle, aux entreprises européennes en Extrême-Orient ainsi qu’aux visées coloniales du Japon. Sous Napoléon III, l’escadre française d’Extrême-Orient effectue une mission de représailles, sous le commandement du contre-amiral Pierre-Gustave Roze, avec débarquement de fusillers marins sur une île coréenne : 350 manuscrits sont alors saisis et 5 000 autres brûlés dans cette opération punitive qui fait suite à l’exécution d’un prêtre français. Ces manuscrits constituent objectivement des sources inestimables pour mieux connaître la dynastie Joseon. On y retrouve des descriptions des protocoles et rites, ainsi que des gravures sur l’histoire, l’art et l’artisanat.

Les discussions pour la restitution des manuscrits coréens remontent à l’époque de François Mitterrand. Malgré les demandes répétées des autorités sud-coréennes, un seul de ces manuscrits a été rendu en septembre 1993, à l’occasion d’une visite d’État du président François Mitterrand en Corée (Paris vient vendre des  TGV à la Corée), sous forme de prêt permanent, alors que Jack Lang était ministre de la culture. Il s’agit du premier tome d’un ouvrage en deux volumes, le Hyikyungwon-Wonsodogam-Uigwe, enregistré à la BnF sous la cote «Coréen 2495». Le TGV a bien été vendu, le second tome et les suivants, sont toujours sur les rayons de la BnF. Depuis 1976, ce dossier constitue un vrai contentieux diplomatique. Si les Coréens considèrent toujours « que ces archives appartiennent à leur patrimoine culturel », au regard de la France, ce patrimoine est dans les collections de la BnF depuis 1867 et est donc, à ce titre, inaliénable. La Convention des Nations Unies concernant « les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicite des biens culturels », adoptée en 1970, prévoit le retour permanent de tous les biens obtenus illégalement... sauf qu’elle ne s’applique pas à ceux volés avant sa signature.
En juin 2006, à l’occasion de la visite officielle à Paris de Mme Han Myeong-Sook, Premier ministre de Corée, un accord a été conclu entre la France et la Corée sur les points suivants : facilitation de l’accès à la BnF des chercheurs coréens et numérisation de 30 volumes uniques selon des spécifications arrêtées en commun avec des experts coréens.

La remise aux autorités sud-coréennes des copies numériques des manuscrits royaux s’est déroulée en mars 2008. Entre prêts permanents et numérisation, se trouve peut être la solution et pas uniquement pour ces pièces. Mais on touche également au domaine plus délicat de l’orgueil national pour ne pas dire du nationalisme.
Le 24 décembre 2009, le tribunal administratif de Paris a débouté l’ONG sud-coréenne Munhwa Yondae  qui demandait, depuis janvier 2007, la restitution des précieux manuscrits. Le tribunal justifie son rejet par le fait que, « étant conservés à la BnF, ces manuscrits appartiennent à l’État français ; le contexte et les conditions dans lesquels ils ont été saisis ne changent rien à l’affaire ». 
Le président sud-coréen a reçu, le 19 mars 2010, le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, pour, entre autres, évoquer avec lui « l’affaire des manuscrits volés ».
En 2010, Jack Lang (émissaire officiel de Nicolas Sarkozy en Corée du Nord) déclare même qu’il s’agit d’un « trésor national de la Corée, du peuple coréen » et précise qu’il « souhaitait depuis longtemps que la France puisse accomplir ce geste d’amitié, de réparation historique » et même « d’avoir suggéré en 1993 à François Mitterrand d’assurer la restitution sous une forme juridique appropriée de ces archives à la Corée ».
L’enjeu économique risque de devenir de plus en plus pesant. En novembre 2010, le sommet du G20 se tiendra à Séoul... Et si, d’ici là, aucun accord n’est trouvé, Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner auront sûrement à répondre a une nouvelle demande du président sud-
coréen, Lee Myung-bak, pour leur rappeler qu’en Corée du Sud, on n’a pas la mémoire courte. La voix diplomatique des parchemins est parfois impénétrable.

Patrice Zehr