Le « palimpseste d’Archimède », un manuscrit à tiroirs
L’annonce a été faite lors du congrès annuel de l’American Philosophical Society en avril 2007. Le « palimpseste d’Archimède » a encore « parlé »...
Il s’agit, cette fois, de commentaires d’Alexandre d’Aphrodise (IIIe siècle après J.-C.) sur un texte majeur d’Aristote : les Catégories. Ces commentaires, d’un des principaux exégètes du grand philosophe grec - qui vécut cinq siècles avant -, étaient mentionnés dans la littérature antique, mais on les supposait perdus.
Chose incroyable, tous les textes jusque-là découverts, dont les fameux traités d’Archimède, ont été copiés sur des parchemins en peau de chèvre, entre le IIIe et Xe siècle après J.-C., probablement à Constantinople, ville alors connue pour sa tradition de copie et de préservation des textes antiques. C’est au XIIIe siècle, vers 1229, que les doubles pages de plusieurs manuscrits sont détachées les unes des autres, pliées et présentées par rotation à 90° pour former les pages, plus petites, d’un véritable livre de 174 pages.
Le moine copiste de l’époque utilise des parchemins de cinq sources différentes pour fabriquer ce livre, sur lesquels les anciennes traces manuscrites sont effacées par grattage pour y inscrire les nouveaux textes religieux. Déposé au monastère de Saint-Sabas près de Bethleem, le livre reviendra plusieurs siècles plus tard à Constantinople. C’est
en 1846, qu’un étudiant grec, féru d’écriture biblique, signale, au patriarcat de Constantinople, l’existence d’un palimpseste traitant de mathématique. Puis, en 1906, c’est le Danois John Ludwig Heiberg, spécialiste d’Archimède qui, prenant connaissance du document, révèle la présence cachée de textes d’Archimède.
À partir de photographies – car le livre est interdit de sortie -, il traduit 80 % du texte. On perd ensuite la trace du document jusqu’en 1998.
Année où il réapparaît, authentifié comme le palimpseste d’Archimède, à la maison de vente aux enchères Christie’s le 28 octobre à New York. Le vendeur, une famille française, possède le parchemin depuis les années 20. C’est un collectionneur américain qui remporte l’enchère de 2 millions de dollars. Le livre est alors prêté, dès janvier 1999, pour étude, au Walters Art Museum de Baltimore (États-Unis). Arrivé en piètre état, il est d’abord restauré, puis un programme scientifique va lui faire livrer ses secrets…
Résurrection
Les techniques les plus pointues sont utilisées pour analyser cet incroyable document : accélérateur de particules, imagerie spectrale, fluorescence par ultraviolets pour faire ressortir les textes originaux en faisant « briller » le fer contenu dans l’encre...
Depuis 1999, que de découvertes ! Le manuscrit contient parfois les seules versions recopiées des traités d’Archimède (IIIe siècle av. J.-C.) : comme celle Des corps flottants, seule version connue en langue grecque, ou encore celle de La Méthode des théorèmes mécaniques, seule copie de ce traité dans lequel Archimède explique le cheminement de sa pensée.
98 % des textes d’Archimède contenus dans le manuscrit sont aujourd’hui mis au jour. Mais une phrase cependant intrigue les chercheurs. Déjà traduite par Heiberg lui-même, elle n’appartenait pas à Archimède. Une autre analyse poussée du document permet alors de découvrir, en 2002, des extraits de discours du grand orateur Hypéride (un Athénien du IVe siècle av. J.-C.), discours dont on supposait simplement l’existence. Ces 20 pages nous renseignent sur l’histoire (bataille navale de Salamis entre les Grecs et les Perses) et la politique à Athènes. Le corpus connu des œuvres d’Hypéride augmente d’un coup de 20 %.
Le décryptage de la dernière découverte portant sur les commentaires des Catégories d’Aristote s’est particulièrement révélé difficile. Cette partie de l’ouvrage avait été recouverte par des enluminures, datant du début du XXe siècle et destinées à valoriser le livre de prières. La traduction de ces commentaires est actuellement en cours.
Le projet conduit par M. William Noel, conservateur du Département des manuscrits du Walters Art Museum de Baltimore, a eu un développement particulièrement intéressant sur Internet. Un site en anglais, mais simple d’utilisation, fait pour le grand public, permet de prendre connaissance, quasiment en temps réel, des découvertes et de la vie de ce palimpseste (www.archimedespalimpsest.org).
2008 couronnera ces années de recherche par une grande exposition au musée de Baltimore. La traduction, en français, du livre relatant l’histoire de ce codex, est également prévue pour début 2008 aux Édition J.-C. Lattès. Nous en reparlerons, bien entendu, dans une prochaine édition.