Le roi Ubu sous les pinceaux de Miró

Le roi Ubu sous les pinceaux de Miró

Ubu est, au départ, une blague de potache : des lycéens rennais, menés par Henri Morin, caricaturent leur professeur de sciences physiques, monsieur Hébert, dans une farce intitulée Les Polonais en 1885. Le poète et romancier français Alfred Jarry (1873-1907), alors élève dans ce lycée en 1888, se lie d’amitié avec Morin et signe les décors de la pièce qui est jouée à la fin de l’année. Quelques années plus tard, Jarry adapte ce texte d’école et le « Père Hébert » devient le « Père Ubu » dans Ubu Roi, qui est présenté à Paris, au théâtre de l’œuvre en 1896, engendrant la polémique et le scandale. Le personnage d’Ubu est le tyran par excellence… Il est grotesque, bête, grossier, vulgaire, cruel, violent et corrompu par l’ambition démesurée de sa compagne, la Mère Ubu, qui veut usurper le trône de Pologne, détenu par le roi Venceslas. Quand Ubu parvient à accéder au pouvoir, il veut s’enrichir, assassiner les nobles et dominer le peuple. Il finit par être renversé, se cache dans les montagnes craignant la mort, et réussit à s’échapper à bord d’un bateau pour la France ! Manuscrits, éditions originales et livres de poche du Ubu Roi de Jarry sont à découvrir dans la première salle de cette exposition, accompagnés de lettres autographes et de cartes postales de Miró à Tériade qui étaient amis, de revues illustrées, de photos, d’affiches…

Qu’est-ce qui a fasciné Joan Miró (1893- 1983), dans ce personnage détestable ? Pour le peintre catalan, ce monstre est le triste reflet de la réalité du régime franquiste espagnol. Miró exploite ce personnage, le sert à sa cause et le Père Ubu prend les traits de Franco. Quand Miró arrive en France, en 1936, il vit encore dans la violence de la guerre civile de son pays, il est meurtri et traverse une période difficile. Il décide un peu plus tard, avec l’éditeur d’art Tériade, d’illustrer le texte de Jarry et, le 3 mars 1948, ils s’engagent  mutuellement par contrat. Peindre le Père Ubu et lui donner vie, permet à Miró de prendre position politiquement et de dénoncer, de façon satirique, la folie d’un monstre incontrôlable. Le peintre installe son personnage dans la guerre, la dictature, la répression. Treize grandes lithographies en couleurs, remplies à ras bord de formes truculentes aux couleurs vives, voire criardes, sont accrochées aux murs, tandis que l’histoire d’Ubu les accompagne dans des vitrines en-dessous. Achevé d’imprimer le 29 mai 1966, ce livre est le premier d’une série de trois.

Miró estime en effet, qu’il a encore des choses à faire dire à son Ubu, et qu’il lui reste de nombreuses planches de travail non utilisées. Il emmène alors ses personnages aux Îles Baléares, où désormais il habite, pour se moquer des touristes qui n’ont pas d’autre intérêt que de rougir au soleil ! Il écrit le texte et illustre sa saga de 7 pages d’écriture automatique et de 23 lithographies couleurs, toutes encadrées. Mais derrière cette frivolité apparente, Miró, en emmenant Ubu chassé de Pologne aux Baléares, laisse entrevoir « un Franco, pas encore agonisant mais déjà dégonflé ». Les mots se mêlent aux dessins relevés de quelques touches de couleurs primaires, propres à Miró, et libre aux visiteurs d’imaginer ce qu’ils veulent à partir de ces planches. Ubu aux Baléares est terminé en novembre 1971 et imprimé à l’été 73. Mais dès le mois de décembre, Miró écrit à Tériade : « Crois-tu que nous pourrions faire un très beau livre, hommage encore au Père Ubu » ?

La dernière salle est donc consacrée à ce dernier livre, L’enfance d’Ubu, paru en 1975, rassemblant 15 illustrations en noir et papier kraft (avec des signes, des lettres) et 20 lithographies originales, signées de l’artiste. À 82 ans, Miró immortalise le gâtisme de Franco dans ce 27e et dernier livre édité par Tériade (âgé de 78 ans). On découvre aussi dans cette exposition des marionnettes géantes et des décors de la pièce Mori el Merma, peints par Miró pour la représentation d’un spectacle, inspiré de ses dessins d’Ubu et inventé par la troupe catalane La Claca.
Outre cette magnifique exposition, le Père Ubu est, semble-t-il, sur le devant de la scène, puisque la pièce de Jarry, symbole du théâtre de l’absurde, a été jouée pour la première fois à la Comédie Française cette année… Ubu deviendrait-il à nouveau l’emblème d’une société où de nombreuses dictatures perdurent ?

Christel Pigeon

Musée départemental Matisse
Palais Fénelon - 59360 Le Cateau-Cambrésis
Tél. : 03 27 84 64 50 - www.cg59.fr
Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10h à 18h. Les trains Corail-Intercité Paris Gare du Nord - Maubeuge desservent chaque week-end la gare du Cateau-Cambrésis.