Musée Champollion, les écritures du monde

Musée Champollion, les écritures du monde

Voici plus d’un siècle et demi que la dernière sœur de Jean-François Champollion s’est éteinte dans la maison natale du célèbre découvreur. « Il n’y a plus de Champollion à Figeac depuis le milieu du XIXe siècle » précise Marie-Hélène Pottier, conservatrice du musée Champollion. Toutefois, la ville n’a pas oublié son homme illustre. Au début des années 80, alors que la maison de Champollion, très vétuste, menace de tomber en ruines, la ville de Figeac décide de la restaurer et d’y aménager un musée. Constitué d’objets centrés autour de la civilisation égyptienne, ce modeste musée de quelque 300 m2 attirera néanmoins de 25 à 30 000 visiteurs par an en moyenne. Fort de cette fréquentation plutôt encourageante et déterminée à perpétuer la mémoire du Déchiffreur, la ville entend alors donner une nouvelle dimension à son musée : en 2001, le projet d’un nouveau musée est lancé, et un budget de 150 000 € annuel est voté afin d’enrichir ses collections (1) : durant cinq années consécutives, grâce à une politique d’acquisition soutenue, et à une vingtaine de donations, les collections se sont considérablement étendues formant à ce jour un ensemble de quelque 800 pièces. « Celles-ci vont de la tablette d’argile portant des pictogrammes sumériens du 4e millénaire av. J.-C. à l’e-book, livre du 3e millénaire », ajoute M.-H. Pottier qui souligne la grande variété des supports d’écriture présents dans les nouvelles collections : pierre, bronze, terre, bois, papyrus, parchemin, papier, etc.

Écritures et civilisations

Provenant du monde entier et de toutes époques, les œuvres constituant le nouveau fonds du musée Champollion ne se limitent donc plus à l’Égypte, domaine de prédilection du célèbre chercheur. Même la civilisation Maya est représentée, avec des répliques toutefois, pour des raisons éthiques : « Nous ne souhaitons pas encourager le pillage du patrimoine maya puisque le peuple maya est toujours vivant » nous confie la conservatrice. C’est davantage vers l’écriture, et plus largement les écritures, que le musée se tourne désormais : point de départ du travail de J.-F. Champollion, l’écriture, miroir des hommes et des civilisations, apparue vers la fin du 4e millénaire av. J.-C. peut être considérée comme l’une des grandes aventures intellectuelles, sociales et techniques de l’humanité. « Si l’on avait la clef des hiéroglyphes dont les [monuments] sont couverts, on apprendrait des choses qui nous sont inconnues sur les premiers âges de la société », faisait remarquer Napoléon Ier dans l’une de ses lettres (2). Champollion sera grandement redevable à l’Empereur et, en particulier, à son expédition en Égypte à laquelle prirent part quelque 300 savants qui contribuèrent à la publication de la plus vaste encyclopédie jamais consacrée à la civilisation égyptienne : La Description de l’Égypte (voir notre article sur cet ouvrage en pages Bibliophilies). La fameuse pierre de Rosette découverte lors de cette expédition, n’est-elle pas considérée comme la clef d’accès aux hiéroglyphes ? Le rapprochement des trois écritures (le démotique, le grec et les hiéroglyphes) gravées sur cette pierre, permit en effet à Champollion de déchiffrer les signes hiéroglyphiques. C’est donc autour de la matière de cette découverte, l’écriture à proprement parler, que le nouveau musée s’articule : « Le thème des écritures ouvre sur de nombreuses cultures et sur d’innombrables créations artistiques.
Il s’agit d’un thème quasiment universel aujourd’hui » estime M.-H. Pottier qui ajoute : « nous montrerons l’histoire de l’écriture à travers ses articulations, depuis ses origines jusqu’à nos jours, ainsi que les différentes techniques utilisées, et les rapports qui existent entre l’écriture et les communautés qui les emploient ».
Rythmé par quatre grands thèmes, le parcours permet de retracer plus de cinq mille ans d’histoire de l’écriture. Dans une première section, le visiteur découvre « La vie et l’œuvre de Champollion » et, en particulier, les circonstances dans lesquelles il est parvenu à déchiffrer les hiéroglyphes : autour d’un moulage de la pierre de Rosette (l’original étant conservé au British Museum à Londres), des éditions originales de l’auteur (notamment sa célèbre Lettre à M. Dacier… qui reprend le discours qu’il lit le 27 septembre 1822 devant l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres au cours duquel il dévoile le secret des hiéroglyphes), plusieurs extraits de lettres à son frère et quelques-unes de ses milliers de notes de travail nous éclairent ainsi sur son cheminement, les difficultés rencontrées et ses intuitions de génie. Son expédition sur les rives du Nil entreprise au cours des années 1928-1829 est également évoquée au travers de correspondances et d’objets de toute nature se rapportant à l’Égypte ancienne : momie, sarcophages, mobilier funéraire, Livres des Morts… Le caractère égyptologique du musée qui le distinguait jusqu’à présent bénéficie comme il se doit d’un espace à part entière. Autre section, celle consacrée à « L’invention de l’écriture » : les écritures fondatrices - les cunéiformes de Mésopotamie, les hiéroglyphes égyptiens, les caractères chinois et les glyphes mayas - conduisent le visiteur à la rencontre des civilisations anciennes et des mythes liés à l’apparition des écritures. Tablette pictographique, sceau de l’époque Han, coupe Maya, fragment de bas-relief provenant d’un
temple égyptien figurent parmi les pièces présentées ici. « La révolution alphabétique », qui constitue le troisième volet du musée, montre l’importance de l’invention des alphabets qui facilitent l’apprentissage de l’écriture : les premiers alphabets créés par des peuples du Moyen-Orient, comprenant 22 à 30 signes, ont fait de nombreux émules puisque, en moins d’un millénaire, plus d’une dizaines d’alphabets différents verront le jour sur les rives de la Méditerranée. De nombreux objets inscrits en phénicien, en hébreu, en arabe, en grec ou en latin permettent de suivre l’aventure des lettres de A à Z.
Dernière étape de ce vaste parcours, « Le livre, mémoire des hommes » retrace l’évolution du livre depuis l’apparition des premiers codex au début de notre ère, jusqu’au livre numérique : l’apparition
du papier en Europe au XIIIe siècle et l’invention de l’imprimerie au milieu du XVe siècle constituent deux événements ma-jeurs de cette déjà longue histoire : livre en bois inscrit en batak, manuscrits enluminés, incunables, livres de la Renaissance et des siècles suivants, en tout une cinquantaine d’exemplaires, forment un ensemble panoramique de l’histoire du livre.

Une scénographie totalement repensée

Conçu comme un lieu destiné au grand public, mais aussi comme un centre d’échanges et de rencontres pour les scientifiques du monde entier, le musée Champollion est devenu à l’issue de son extension et de son réaménagement un musée de l’histoire des civilisations de l’écriture. Le concept muséal, élaboré par sa conservatrice, M.-H. Pottier, avec l’aide d’un comité de pilotage composé d’éminents spécialistes attachés pour quelques uns au musée du Louvre, à la Bibliothèque nationale de France ou au CNRS, repose sur un triple niveau de lecture.
Des cartels relativement développés intégrant des éléments de traduction de l’écriture en question accompagnent les œuvres exposées. Puis des textes de présentation générale sur chacune des écritures, ponctués de dates et d’informations sur le contexte, la nature et le découvreur de l’écriture, se déroulent tout au long des salles d’exposition. Enfin, le tout est agrémenté par des visuels en grand nombre : cartes géographiques, agrandissements et tableaux pour les signes d’écriture, visages des chercheurs... S’ajoutent à ces commentaires intégrés dans les vitrines et inscrits sur les cimaises, une douzaine de bornes multimédias et de projections vidéo disposées dans l’ensemble du musée : le visiteur est alors libre de découvrir, à son rythme, la fabrication du papyrus ou la calligraphie en Chine, les étapes de la réalisation d’un livre ou la taille de la plume d’oie…, et tant d’autres aspects de l’écriture, de ses techniques, de ses supports, de son histoire, qui sont si diverses d’une civilisation à l’autre. Sur d’autres bornes, il peut même s’adonner à des jeux multimédias tout en s’instruisant et en s’ouvrant à un monde, celui de l’écriture, qui peut paraître complexe de prime abord. Bénéficiant d’une scénographie des plus contemporaine, que l’on doit à une collaboration très étroite entre Alain Moatti, architecte et scénographe, Pascal Payeur, scénographe et Pierre di Sciullo, graphiste et typographe, le nouveau musée Champollion aménagé dans un immeuble du XIIIe siècle de trois étages, réconcilie passé et présent avec des éléments sobres et esthétiques : vitrines-tables posées
sur des socles métallisés de teinte gris clair, espaces très colorés du sol au plafond. Tout contribue à faire de ce musée un lieu convivial pour tous les publics, un lieu de culture et d’apprentissage ouvert aux écritures du monde. En témoigne le mur rideau en verre qui double de l’intérieur la façade en pierre et qui accueille sur toute sa hauteur une feuille de cuivre percée de caractères d’écritures du monde entier. Pierre di Sciullo présente cette façade aux 1 000 lettres qui orne le nouveau bâtiment et l’identifie, comme « un signe composé d’une multitude de signes qui indique qu’un monde d’écritures est à explorer dans ce lieu. Pour le passant, ceci est le musée de l’écriture ; pour le visiteur, un libre parcours d’initiation. À travers les lettres apparaît la ville. C’est un moucharabieh typographique ».
Souligner la qualité du travail scientifique du déchiffreur des hiéroglyphes et l’inscrire dans la prestigieuse aventure des écritures née voici plus de 5 000 ans, telle est la volonté du tout nouveau musée Champollion qui s’impose d’ores et déjà comme un phare dans ce domaine.

Pascal Fulacher

(1) Budget incluant la subvention du Fonds régional d’Aide aux musées.
(2) Correspondance de Napoléon Ier publiée par ordre de l’empereur Napoléon III, Paris, 1870, t. XXIX, p. 379.

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Musée Champollion,
place Champollion, 46100 Figeac.
Tél. : 05 65 50 31 08. musee@ville-figeac.fr
Ouvert de 10h30 à 18h (tlj en juillet/août), de 10h30 à 12h30 et de 14h à 18h (sf le lundi) d’avril à juin, et septembre, de 14h à 17h30 (sf le lundi) d’octobre à mars.
Boutique en libre accès. Musée municipal classé « Musée de France ».

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Le musée Champollion en chiffres

• 4,2 millions ? HT : coût du projet, dont 80 % financés par l’Europe, l’État, la région Midi-Pyrénées, le Conseil général du Lot, et 20 % par la ville de Figeac ;
• 1041 m2 (surface utile) répartis en 4 niveaux d’exposition + un espace distinct pour les expositions temporaires ;
• quatre niveaux d’exposition ;
• une salle de conférences ;
• un atelier pour les activités
pédagogiques ;
• une boutique ;
• 600 objets présentés ;
• 6 personnes salariées,
dont 3 à la conservation ;
• 50 000 visiteurs attendus.

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Champollion


Dès sa prime jeunesse, Jean-François Champollion s’est passionné pour les hiéroglyphes. Déterminé à percer leur secret, il commence par étudier les langues orientales : l’hébreu, l’arabe, le syriaque, le persan et surtout le copte. Tout comme pour les chercheurs de son époque qui tentent de les déchiffrer (le Français Silvestre de Sacy, le Suédois Johann David Åkerblad, le célèbre savant anglais Thomas Young), ses travaux reposent sur une copie du moulage de la pierre de Rosette. À l’issue de plusieurs années de recherches incessantes et épuisantes, il parvient à les traduire.
Il expose sa découverte dans une lettre lue à l’Académie le 27 septembre 1822 : « J’ai la certitude que les mêmes signes hiéroglyphiques-phonétiques employés pour représenter les sons des noms propres, grecs et romains, sont employés aussi dans des textes hiéroglyphiques gravés fort antérieurement à l’arrivée des Grecs en Égypte, et qu’ils y ont la même valeur représentative des sons et des articulations, que dans les cartouches gravés sous les Grecs et sous les Romains » déclare-t-il. C’est le principe d’une écriture hiéroglyphique à la fois « figurative, symbolique et phonétique » qu’il dévoile tout au long de ce discours publié en décembre de la même année et que l’on considère aujourd’hui comme l’acte de naissance de l’égyptologie. Champollion publie deux ans plus tard son Précis du
système hiéroglyphique des anciens Égyptiens… Par la suite, il s’efforce de travailler sur d’authentiques documents égyptiens tentant ainsi de comprendre la civilisation de l’Égypte ancienne : ses recherches le conduisent en Italie entre 1824 et 1826. De retour en France, il est nommé conservateur de la section égyptienne du Louvre qu’il inaugure en 1827. Au cours des années 1828-1829, il entreprend son premier et seul voyage en Égypte (l’expédition franco-toscane), d’où il rapporte une collection d’antiquités destinée à enrichir le tout nouveau département égyptien du musée du Louvre, et un très grand nombre de notes de travail et de relevés. De retour à Paris, il est nommé en 1830, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, puis en 1831, professeur au collège de France. Il meurt d’épuisement l’année suivante à l’âge de 42 ans. Balzac écrira à son propos : « Champollion a consumé sa vie à lire des hiéroglyphes ».
L’œuvre de cet illustre chercheur est prodigieuse. Avec lui en effet, naît une science nouvelle : l’égyptologie. Ses ouvrages posthumes publiés par son frère, Champollion-Figeac, qui l’a soutenu toute sa vie dans ses recherches, sont fondamentaux : citons les Lettres écrites d’Égypte et de Nubie (1933), Grammaire égyptienne… (1836-1841), Dictionnaire égyptien… (1841), Monuments de l’Égypte et de la Nubie… (1835-1845).