Vente du Manifeste du surréalisme d’André Breton. Réalités d’une « vente surréaliste »
Sous les applaudissements nourris du public s’est terminée une homérique vente aux enchères dans le cadre des salons feutrés de Sotheby’s à Paris. Cela s’est passé le 21 mai dernier. Ce jour-là, le premier manuscrit complet connu du célèbre Manifeste du surréalisme, écrit en 1924 par André Breton qui y développe les principes d’un des mouvements artistiques les plus importants du XXe siècle, a été l’enjeu d’une grande bataille culturelle et financière.
L’annonce de cette vente exceptionnelle avait donné la fièvre. Le manuscrit, rédigé sur 21 pages, provient de la collection de Simone Collinet (1897-1980), première épouse d’André Breton, de 1921 à 1931. Neuf manuscrits, offerts par André Breton à son épouse et issus de sa collection, étaient présentés pour la première fois sur le marché dans le cadre d’une vente généraliste et de très haute qualité de livres, lettres et manuscrits autographes et photographies.
Un deuxième manuscrit important d’André Breton, le manuscrit définitif de Poisson soluble, fruit de quatre années d’écriture automatique entre 1921 et 1924, était également proposé. Poisson soluble, qui comprend 59 pages et est composé de 32 textes, est la plus grande expérience d’écriture automatique d’André Breton. Il a été publié en 1924 dans le même volume que le Manifeste du surréalisme, qui devait au départ lui servir de préface.
André Breton avait rencontré Simone Collinet en 1920 à Paris. Mariés l’année suivante, ils s’installèrent rue Fontaine à Paris dans un appartement qui deviendra le quartier général du surréalisme. Après leur divorce, la jeune femme, très engagée politiquement, avait épousé Michel Collinet, militant de gauche, et ouvert une importante galerie d’art à Paris.
LE MONDE DE LA BIBLIOPHILIE ET DES MANUSCRITS EN ÉBULLITION
Les bruits les plus fous ont entouré cet événement que devaient bouder certains grands marchands « ne voulant pas servir d’appât pour faire monter les enchères sur ce manuscrit pour lequel Sotheby’s n’a diplomatiquement pas demandé de certificat d’exportation » (1).
Les vendeurs ont préféré les enchères à la vente à l’amiable au risque de voir préempter par l’État ce manuscrit ou de voir bloquer celui-ci au titre de trésor national. Cette approche s’est révélée archaïque. Les institutions et ceux qui se considèrent comme les institutionnels ont été mis en échec par le dynamisme novateur d’un collectionneur privé. Cet ensemble a été acquis par le collectionneur bien connu Gérard Lhéritier, fondateur du musée des Lettres et Manuscrits à Paris.
Les manuscrits avaient d’abord été vendus séparément.
Le célébrissime manifeste avait ainsi atteint 740 000 euros et avait été préempté par la Bibliothèque Jacques Doucet. Mais les documents ont ensuite fait l’objet d’une proposition de vente avec « faculté de réunion ». Cette procédure relance les enchères pour permettre à un unique enchérisseur d’emporter le lot complet. Gérard Lhéritier, qui se trouvait dans la salle, s’est dit « très, très, très heureux. Je craignais que les neuf manuscrits soient dispersés », a-t-il déclaré. « Ils restent mainte- nant ensemble, ne quittent pas la France, et vont être exposés dès juin au public au musée des Lettres et Manuscrits, dans une vitrine spécialement conçue pour eux », a ajouté Gérard Lhéritier.
DE NOUVEAUX COLLECTIONNEURS
Après l’enthousiasme suscité par cette vente, des réserves ont été exprimées. Elles portent essentiellement sur l’échec des institutionnels et le risque de voir la naissance d’un marché spéculatif. Il y a, dans cette approche d’une sorte de « service public du manuscrit », bien des non-dits de jalousies et d’aigreurs.
Il est certain que les institutions n’ont pas prévu l’explosion des prix de l’écrit ancien et contemporain et ne se sont pas données les moyens d’y faire face. Tout acheteur qui compte revendre fait plus ou moins de la spéculation. Ce qui est admis sur un tableau devrait l’être aussi pour un manuscrit ou une lettre. Le marché français paraît avoir une guerre ou deux de retard avec comme menace essentielle de voir partir à l’étranger une partie de notre patrimoine. On ne peut objectivement que se réjouir de voir un tel texte exposé dans un musée de Paris et à la disposition du plus vaste public et non pas dans des rayonnages inaccessibles ou des réserves « Fort Knox » en sous-sol.
Il faut se féliciter de voir naître en France de nouveaux collectionneurs au comportement citoyen, au patriotisme culturel, mais compétitifs, conscients du monde tel qu’il est et de ses réalités économiques et financières. Cette réalité est refusée parfois par certains journalistes se considérant comme les gardiens d’un dogme du marché de l’art. Ceux qui le sont de bonne foi ne pourront qu’évoluer en constatant les réalités du nouveau marché. Les autres se condamnent par sectarisme rétrograde. Or, ce que l’on ne comprend pas ne devrait pas être par définition condamnable. Il n’y a pas des nobles et des manants sur le marché de l’écrit. Ce ne doit pas être un domaine bureaucratique réservé et fermé… Sinon Russes et Chinois ou d’autres encore seront demain les propriétaires de notre patrimoine écrit français. Et c’est cela qui serait « surréaliste » !
Patrice Zehr
1. Le Figaro, 25 mai 2008.